31/08/2015

Comment gérer le problème des corneilles à Paris.... s'il y en a un !

Ces derniers temps, quelques cas d’attaques d’humains par des corneilles ont été mis en avant par une certaine presse et certains élus d’arrondissement parisiens. Il est donc intéressant de faire le point sur les cas de conflits entre les oiseaux et les humains en ville.

Cela ne concerne que peu d’espèces. On peut citer les pigeons urbains pour leurs déjections et la crainte de maladies, les étourneaux pour le bruit et les déjections au dortoir, les goélands(en Angleterre et Allemagne) et les milans noirs (au Japon) pour des vols de nourriture parfois assez spectaculaires, ainsi que parfois les perruches à collier pour le bruit ou les arbres fruitiers.

Nous nous intéresserons ici de plus près aux corvidés avec les exemples de la Pie australienne (Gymnorhina tibicen, Cassican flûteur de son  nom officiel en français….) pour des cas d’attaques d’humains et le Corbeau à gros bec (Corvus macrorhynchos, Jungle crow en anglais) au Japon pour des cas d’attaques, d’épandage d’ordures et de dégâts divers.

Corneille_pigeon-red.JPG

Cela permet de signaler qu'il est possible que la Corneille participe activement à la limitation du nombre de pigeons à Paris...

Pour les corneilles parisiennes, il faut rappeler que l’espèce s’est installée dans Paris intra-muros pendant les années 70 et s’est développée de manière importante entre 1990 et 2005 environ (Malher et al. 2010). Il n’y a en revanche pas de signes probants d’augmentation importante depuis 2005. On peut faire un lien entre l’augmentation récente des effectifs avec le plan Vigipirate qui oblige à utiliser des sacs plastique transparents qui permettent aussi aux corneilles de voir ce qu’il y a dedans et de les déchirer facilement pour y prendre ce qui les intéresse. Les problèmes soulevés sont essentiellement des problèmes de propreté (les ordures sont dispersées) et quelques cas d’attaques de personnes, principalement des vols d’intimidation pouvant aller jusqu’aux coups de becs, ce qui a pu provoquer (au moins une fois…) la chute de la personne effrayée. Ces attaques semblent avoir lieu essentiellement entre fin mai et début juillet, période d’élevage des jeunes. (voir la catégorie « Histoires de corneille » dans la colonne de droite)

Les Pies australiennes sont des oiseaux originaires de la savane qui se sont multipliés en ville à la suite de la construction de banlieues résidentielles à l’européenne depuis le début du 20ème siècle. Elles ne semblent pas en augmentation particulière à l’heure actuelle. Elles posent des problèmes d‘attaques, d’intimidation seulement ou avec des  coups de bec appuyés pouvant avoir, assez rarement, des conséquences graves (yeux crevés, accidents de bicyclettes). Ces attaques très spectaculaires ont lieu presque uniquement en période d’élevage des jeunes et ont été analysées comme un comportement de défense de la nichée qui disparaît avec l’envol des jeunes. Elles concernent les mâles de moins de 10% des couples. Signalons que, par ailleurs, la Pie australienne est un des oiseaux préférés des australiens urbains ( Jones 2008).

 

Pie austalienne en attaque.jpg

 photo chipée sans scrupule sur Internet....

Le Corbeau à gros bec a connu à Tokyo, après une première augmentation dans les années 70, une explosion au début des années 90 quand les autorités ont introduit le tri sélectif des déchets qui a nécessité l’utilisation de sacs en plastique transparents, pour en contrôler le contenu. Cela a permis aux Corbeaux aussi de voir la nourriture et de les déchirer pour se nourrir (Ueta et al. 2003).

Les problèmes posés sont des cas d’attaques d’humains, qui ne semblent pas avoir des conséquences graves -ce sont plutôt des vols d’intimidation (très largement en période de reproduction), des problèmes de propreté- le contenu des poubelles est souvent répandu sur la chaussée - et même des problèmes de vols de câbles électriques ou de fibres optiques (voire de cintres !) et l’occurrence  de courts-circuits à cause des nids sur les poteaux électriques.

En 2001, le gouverneur de Tokyo, après s’être fait attaquer par un corbeau au cours d’une partie de golf, a décidé de prendre des mesures contre cette espèce (véridique !...). Des milliers de corbeaux ont été capturés et tués : en 2002, 12 000 corbeaux ont été capturés et le nombre estimé d’oiseaux sur les dortoirs est passé de 36 500 à 35 200, baisse non significative et en tout cas sans rapport avec le nombre d’oiseaux capturés ( Okuyama M. 2003). Après quelques années de baisse des effectifs grâce à la capture de plus de 100 000 corbeaux, les campagnes d’éradication se sont relâchées et le nombre de corbeaux est reparti à la hausse (+ 16% en 2009).

 

Jungle crow Tokyo.jpg

  photo chipée sans scrupule sur Internet....

Parallèlement à cela, des enquêtes ont montré que le problème principal de la population était plutôt l’épandage des ordures  par les corbeaux : après des consultations publiques, des mesures de gestion des déchets (horaires de ramassage, protection des sacs poubelles et politique de réduction des déchets)  dans certains secteurs de la capitale ont montré leur efficacité sur le problème de la dispersion des ordures ( Kurosawa et al. 2003).

Pour les Pies australiennes, le problème semble avoir été géré de manière plus réfléchie. A Brisbane, il a été montré (Jones et Nealson 2003) que certaines pies étaient agressives et d’autres non et que les pies agressives s’attaquaient, pour défendre leurs jeunes, chacune à un type d’intrus en particulier, piéton, cycliste ou postier à moto. Dans le cas des piétons, elles n’attaquent pas tous les piétons et on pense qu’elles s’attaquent chacune à un type de piéton, mais ce n’est pas encore bien précisé. Des études ont démontré que la capture avec libération à distance (plus de 30 km) des mâles agressifs était efficace sans porter préjudice à la nichée (le mâle est vite remplacé par un autre qui s’occupe aussitôt des jeunes). Le sort des mâles transplantés est plus mal connu. Pourquoi certaines pies deviennent agressives reste mal compris, mais il semble possible que cela ait un rapport avec le fait d’avoir vu un jeune tombé du nid recueilli par un humain, scène assimilée par les pies à de la prédation. Il est  préconisé, dans les cas de pies très agressives, d’utiliser la méthode de transplantation. En cas de pies qui se contentent de piqués d’intimidation, un panneau d’avertissement peut suffire.

 

Panneau-pie.png

 

Dans tous les cas, et cela devrait concerner le cas de Paris, qui semble de très loin moins grave que ceux de Brisbane et Tokyo, il faut insister sur la nécessité de prendre le temps de la réflexion, d’enquêter scientifiquement sur les causes écologiques des problèmes et de consulter les habitants pour éviter de prendre des mesures inefficaces ou inacceptables pour les gens ou qui ne répondraient pas à leur problème prioritaire.

Le premier travail confié par la Ville de Paris au Muséum sur la dispersion des corneilles dans les parcs parisiens ( voir billet précédent) permet d’espérer qu’on est parti dans cette voie…

Bibliographie

Jones  D.N. (2008) Wildlife management in the extreme : managing Magpies and mothers in a suburban environment. in « Too close for comfort : contentious issues in human-wildlife encounters » D.Lunney, A. Munn and W.Meikle eds. Royal society of New South Wales, Mosman, Australia, 2008.

Jones D.N. et T. Nealson  (2003) Management of aggressive Australian Magpies by translocation. Wildlife Research, 2003, 30, 167-177

Kurosawa R. , Kanai Y., Matsuda M. et M. Okuyama (2003).Conflict between Humans and Crows in Greater Tokyo- Garbage managementr as a possible solution    Global Environ Research 8: 139147

Malher F., Lesaffre G., Zucca M. et J. Coatmeur (2010). Les oiseaux nicheurs de Paris. Un atlas urbain. Corif/ Delachaux et Niestlé, Paris.

Okuyama M. (2003). Administrative measures against crows. Global Environmental research  72  199-205

Ueta M., Kurosawa R., Hamao S., Kawachi H. et Higuchi H. (2003) Population change of Jungle Crows in Tokyo    Mutsuyuki Ueta et al. Global Environmental Research, 2003 72: 131-137

 Certains papiers australiens sont résumés sur la partie biblio de mon blog ( cf. colomme de gauche du blog principal ou directement à

http://lesoiseauxenville-biblio.skynetblogs.be/archive/2015/08/24/d-autres-papiers-sur-la-pie-australienne-et-les-problemes-qu-8489166.html

http://lesoiseauxenville-biblio.skynetblogs.be/archive/2015/08/05/pourquoi-les-pies-d-australie-attaquent-elles-des-humains-8480662.html

  

16:32 Écrit par Frédéric dans histoires de corneilles | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

28/08/2015

A Paris, zyeutez les corneilles !

Ces dernières années, quelques cas d'attaques de personnes par des corneilles ont eu lieu à Paris. Ils ont été montés en épingle par la presse et ont provoqué parfois quelques réactions d'élus d'arrondissement. Je reviendrai dans un prochain billet sur ce problème mais disons que cela a eu comme conséquence que le Muséum d'Histoire Naturelle de Paris (en la personne de Frédéric Jiguet) a été chargé par la Ville de Paris d'un travail préparatoire pour vérifier qu'on pouvait étudier le comportement de ces oiseaux grâce à la pose de bagues colorées.

Corneilles baguées Tuileries'recad-red.JPG

L'avantage du système est de permettre de reconnaître les individus sans avoir besoin de les capturer

On peut lire facilement le numéro aux jumelles mais aussi en photographiant les oiseaux, même avec un petit APN avec un zoom optique (ce qui est le cas des photos de ce billet). Si vous en croisez, n'hésitez donc pas à les photographier, vous serez étonné par la lisibilité des bagues sur votre ordi, surtout si les photos ont été prises en HD (ici 8 mégapixels).

Corneilles baguées Tuileries 031.JPG

Juste pour donner une idée, la bague est lisible sur l'original HD de cette photo... qui permet aussi de prouver que, baguées au Jardin des Plantes, certaines ont atteint le Jardin des Tuileries ( 5 oiseaux différents notés en 2 visites...)

Corneilles baguées Tuileries-red.JPG

Toute lecture de bague (avec photo si possible) est à transmettre à F. Jiguet fjiguet@mnhn.fr

12:07 Écrit par Frédéric dans histoires de corneilles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/08/2015

Quand la Pie austalienne se prend pour une Corneille parisienne...

En me documentant sur les attaques de corvidés sur les humains, je suis tombé sur un article à propos des Pies australiennes (aussi apopelée Cassican flûteur.....!). Voici la traduction du résumé de cet article....

Bien que les attaques sur les humains de la part des Pies australiennes soient un type de conflit significatif entre humains et faune sauvage en Australie, spécialement en environnement suburbain, on connait remarquablement peu de choses sur ce phénomène. Dans cette étude nous explorons trois hypothèses courantes - territorialité, protection des nichées et testostérone- comme explication de l’agressivité dirigée contre les gens par les pies vivant dans la zone suburbaine de Brisbane, dans le SE du Queensland.

 

Australian_magpie2.jpg

On voit bien que ce n'est pas vraiment une pie, mais on se dit qu'un coup de bec.... ( photo Peter Strauss)

 

La réponse de 10 couples de pies agressives à des niveaux normaux d’intrusion humaine a été comparée à celle de 10 couples de pies non agressives. Les observations comportementales sont nettement en faveur de l’opinion que les attaques ressemblent à de la défense des nichées et  pas en faveur d’un lien avec la territorialité. De plus l’étude n’a trouvé aucun élément pour étayer un lien entre le niveau de testostérone et l’agressivité envers les humains : la testostérone des mâles connait un pic juste avant la ponte et était significativement plus faible pendant la période maximale des attaques contre les gens. De plus, il n’y avait aucune différence entre le taux de testostérone des mâles agressifs et non-agressifs. Le déroulement de la production de testostérone pendant le cycle reproducteur ressemblait à celui de beaucoup d’autres passereaux et ne parait pas influer sur les attaques de pies contre les humains.

 

Pour lire la traduction, libre mais presque complète, aller voir mon blog d'articles scientifiques à l'adresse http://lesoiseauxenville-biblio.skynetblogs.be/archive/2015/08/05/pourquoi-les-pies-d-australie-attaquent-elles-des-humains-8480662.html

 

Et pour savoir ce que signifie "swoopping magpie" regardez cette vidéo...

   
   

 

17:33 Écrit par Frédéric dans histoires de corneilles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/05/2015

Une corneille sur un mur...

Aujourd'hui, petite variation sur le thème des oiseaux urbains, et plus précisément de la corneille, dans l'art tout aussi urbain.

Lundi dernier, alors que je revenais de faire un petit tour sur une friche de la Petite Ceinture, je passe par un pont qui enjambe les voies de la gare de l'est, juste au nord des Jardins d'Eole et je tombe sur un artiste au travail et son sujet me pousse évidemment à m'arrêter....

Work in progress.jpg

Nous échangeons deux mots (il devait partir tout de suite), juste le temps d'apprendre qu'il s'appelle Monsieur Qui, que son oeuvre sera terminée 3 jours plus tard et qu'il accepte que j'en publie les photos sur mon blog. Pas eu le temps de lui dire que, même à l'état d'ébauche, j'aimais beaucoup son trait et la précision de la représentation... S'il me lit, il le sait maintenant !

Je suis donc repassé ce matin pour voir le résultat final.... monumental !

Vue générale-red.jpg

.... et encore il en manque un morceau (il n'y a pas beaucoup de recul pour prendre la photo complète ) !

Une fois terminée, le portrait montre effectivement le souci de précision de la représentation, tout en figurant une attitude très naturelle de l'oiseau... chapeau l'artiste !

Tête-red.jpg

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur lui, il est facile à trouver sur Google, voici en particulier son FB

https://www.facebook.com/pages/Monsieur-Qui-Eric-LACAN/384951148278529

et une interview qui date un peu mais qui est intéressante

http://www.inkulte.com/2013/04/rencontre-avec-monsieur-qui/

 

J'en profite pour mettre la photo d'un pochoir, qui n'a rien à voir avec Monsieur Qui, que j'ai vu plusieurs fois sur les murs autour de chez moi

Pochoirs_rueGoubet-retravaillé .JPG

Il semble que l'auteur de ce pochoir ait vu des corneilles "Gordini", affectées d'une forme de leucisme qui se traduit par la pousse de rémiges partiellement blanches formant une bande alaire blanche ( d'où la référence aux Gordini...). C'est la consommation excessive de pain qui est considérée comme la cause de ce déficit de pigmentation

14/08/2014

Quand le titre contredit le contenu...

J'ai parlé récemment de l'histoire d'une prétendue attaque d'une brave dame par une corneille. Finalement, on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux....

Corneilles_BCh_red-rec.jpg

La preuve qu'il n'y a pas de raison d'avoir peur des groupes de corneilles !

Toujours est-il que cela m'a valu d'être interviewé par Radio Bleu 107.1. Le résultat est plutôt pas mal pour le peu de temps dont disposait la journaliste....voir et écouter en cliquant ici

Comme souvent vous remarquerez que le titre est catastrophiste alors que l'esprit du billet est beaucoup plus raisonnable

10:44 Écrit par Frédéric dans histoires de corneilles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/08/2014

Où l'on reparle des corneilles qui attaquent...

Un article du Parisien (dans son supplément "Le Journal de Paris" ) du 1er aout, copie conforme de celui de Metronews de la même date (en fait c'est surement une seule et même dépêche AFP...), cités par le NouvelObs, annonce que la Mairie de Paris et la Préfecture de Paris ont décidé de classer "nuisibles" les Corneilles de la capitale....

Corneille_UneParisien.jpg

Petite remarque en passant : on ne classe pas un animal "nuisible" comme ça, à la va-vite, sur le coin  d'une table : il faudra attendre 2015 ( le statut est révisé régulièrement) et demander d'abord l'avis de la Commission départementale de la Chasse et de la Faune sauvage et il faudra voir si cela correspond bien à l'une des 3 causes possibles de classement en nuisible :

- dans l’intérêt de la santé et de la sécurité publique

- pour assurer la protection de la faune et de la flore

- pour prévenir des dommages importants aux activités agricoles forestières et aquacoles.

 

On peut penser que c'est le premier point qui sera avancé : le problème mis en avant est constitué par "les violentes attaques subies par des promeneurs, principalement dans le parc de la Cité Universitaire (XIVè)". Une dame aurait vu des corneilles foncer sur elle, la déséquilibrer et continuer à l'attaquer à terre ! Je n'étais pas là et je n'ai donc aucun argument pour mettre en doute la réalité des faits. Il semble évident que la dame a eu la peur de sa vie et les blessures provoquées par sa chute sont surement bien réelles. Mais on ne classe pas nuisible une espèce sur la foi d'un incident, fût-il traumatisant pour sa victime... 

J'ai déjà abordé dans ce blog le cas de ces attaques de passants par des corneilles (cliquer ici ) et vous savez donc qu'il s'agit presque toujours de défense par les parents du nid et de leurs petits. La reproduction étant maintenant terminée, les parcs vont retrouver leur calme habituel sans que les autorités n'aient besoin d'intervenir...

Il restera toutefois un problème : les corneilles se rassemblent dans les parcs parce qu'il y a des gens qui les nourrissent et parce qu'il y a des poubelles faciles à piller. Et c'est sûr que c'est plus difficile à régler comme problème que de classer l'espèce comme nuisible !

J'ai beaucoup parlé dans ce blog des poubelles "Vigipirate", simple sac de plastique transparent qui est facilement déchiré par le bec des corneilles (taper "vigipirate" dans le moteur de recherche de la colonne de droite pour voir les différents billets sur le sujet). La Mairie de Paris a donc lancé il y a quelques années une réflexion sur un type de poubelle qui réponde aux exigences du plan Vigipirate (transparence, non-projection de débris dangereux en cas d'explosion) tout en limitant les possibilités de déchirer le sac-poubelle. Le modèle retenu est installé progressivement depuis l'an dernier et je suis incapable de tirer le bilan de son efficacité. J'aurais tendance à être sceptique, pour avoir vu des corneilles déchirer le sac, mais peut-être le font-elles moins qu'avant...

Corneille-poublle_red-rec.jpg

Voici le nouveau type de poubelle... et la réaction des corneilles !

 

Une petite remarque : ces troupes de corneilles qui contribuent au sentiment de crainte des parisiens ( ah, combien de fois aura-t-on cité Hitchcock et son film !....), n'ont jamais attaqué personne ! Ce sont des attroupements de corneilles non-reproductrices et on a déjà dit que les attaques sont provoquées par la défense du territoire ou des jeunes des individus nicheurs... Ce sont donc des problèmes qui n'ont rien à voir ! 

07/11/2013

Humains-corvidés : des rapports ambigus.... depuis longtemps !

Ce billet aurait plutôt dû figurer dans le chapitre « Articles scientifiques résumés», mais le sujet déborde le strict domaine scientifique et, j’espère, pourra intéresser tout le monde…

Il s’agit d’une traduction un peu résumée d’un article qui vient de paraître dans une revue ornithologique suisse de langue allemande. Donc le « je » de ce texte désigne Christoph Vogel et non moi-même…

 

Humain et Corvidés, un antique sentiment d'amour-haine

C.Vogel-Baumann (2013)   Der Ornithologische Beobachter 110 (sept 2013):335-344

 

Résumé : La relation ambivalente des hommes avec les corvidés se reflète dans les descriptions picturales et littéraires. Depuis les temps anciens, les Corvidés ont joué un rôle spécial dans l'observation par l'homme de la nature et influencé ses pensées, sa manière de pratiquer les arts et la littérature ainsi que le langage de tous les jours, jusqu'à aujourd'hui. Dans une sorte de "revue de presse", les interprétations des auteurs et artistes anciens sont confrontées aux connaissances actuelles pour étayer cette discussion.

Depuis les temps anciens, le Grand Corbeau a été l’objet de respect et d’un culte religieux. Il fut un des commensaux des nomades anciens et n'était pas alors considéré comme un concurrent mais fut élevé à la dignité de mythe. Les Indiens de la côté Pacifique lui attribuaient des qualités divines et les Germains le considéraient comme un emblème des dieux. Une fois sédentarisé, l’homme néolithique vit dans les corvidés des profiteurs de son agriculture et de son élevage. Ensuite, la foi judéo-chrétienne a rompu avec les croyances païennes et modifié profondément l'échelle des valeurs.

 

Les corvidés sont entrés ces derniers siècles dans le domaine de la recherche sur le comportement et l'intelligence, ce qui leur donna une image positive dans le grand public, même si elle n'est pas partagée par tous. Le genre Corvus est mal accepté à cause de sa couleur, de ses cris rauques, de son grégarisme et son caractère charognard.

 

Ballade des pendus.jpg

« Ballade des pendus » Emile Bernard. Corneilles ou Grands corbeaux ? Les deux sont possibles dans le Paris de François Villon.

 

C'est surtout l'image du Grand Corbeau qui est marquée par sa présence sur les lieux de supplices et, avec le loup, sur les champs de batailles. On peut penser que ces peurs ancestrales viennent aussi du fait que les Corvidés sont très proches de l'Homme : nous aussi nous sommes intelligents, sociaux et omnivores.

 

Tour d'horizon d'une famille à la mauvaise réputation :

A partir de textes de toutes origines, voici un résumé des diverses visions des corvidés par l’Homme et leur confrontation à leurs explications scientifiques actuelles :

-dans l'Ancien Testament, le corbeau est considéré comme impur. Une mosaïque du 13ème s. dans l'entrée de San Marco à Venise représente un corbeau noir en train de dévorer un bœuf noyé tandis qu'une colombe blanche tient un rameau d'olivier dans le bec. C'est l'illustration de Noé lâchant un corbeau qui ne revient pas et une colombe qui revient avec le rameau d'olivier.

 

Gd-Corbeau_Jurmala_aout2011red.jpg

Le « corbeau » de Noé devait être un Grand Corbeau car, au Moyen-Orient, le corneilles ne sont pas noires, mais « mantelées » de gris

Le prophète Elie a annoncé une grande sécheresse et a dû fuir pour avoir annoncé une mauvaise nouvelle. Ce sont les corbeaux qui lui apportent matin et soir du pain et de la viande ( 1. Rois 17,2-6). Ici les corbeaux sont des envoyés de Dieu. On voit ici l'ancien testament mentionner un comportement inné des corvidés : transporter dans son bec de la nourriture pour constituer des provisions

 

corneille_noix1-red.jpg

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-Hugin et Munin envoyés d'Odin : Odin (ou Donar) était le chef de l'Humanité comme du Panthéon germanique. Le Corbeau et le Loup, comme accompagnateurs des batailles, étaient désignés comme emblèmes d'Odin, dieu de la guerre et du tonnerre. Hugin et Munin, symboles de l'intelligence et de la mémoire, accompagnaient toujours Odin. Les deux corbeaux volaient à travers le Monde, observaient avec soin et revenaient se poser le soir sur les épaules d'Odin pour lui faire un compte-rendu de la journée. On peut plus sobrement y voir la traduction de leur capacité d’apprendre et de leur intelligence.

 

Gd-Corbeau-vol_Jurmala_aout2011red.jpg

Ce Grand Corbeau letton évoque bien Hugin partant explorer le vaste monde…

 

- Le fabuliste Esope

Ses fables ont été sans cesse reprises jusqu'à Gotthold Ephraim Lessing ( 1729 -1781) [ et en France La Fontaine N.D.T.]et réinterprétées à la lumières des connaissances actuelles. Il vivait en 550 av JC, esclave grec à la cour du roi Crésus de Lydie (Asie mineure). Il semble qu'il était laid, petit et à la langue acérée. Il faisait parler des animaux pour ne pas être puni pour ses critiques sociales. Il fit preuve d'une étonnante faculté d'observation des caractéres des espèces animales. Dans "Le corbeau et le renard", il s'est cependant bien trompé : le corbeau y est décrit comme un idiot, ce qui est contraire aux études actuelles.

Dans la fable « La corneille et la cruche", il s'en sort mieux :

"Une corneille altérée trouva une cruche qui contenait un peu d'eau, mais si peu que, malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à l'atteindre du bec. Il semblait qu'elle fût condamnée à mourir de soif à côté de cette eau qui pouvait la sauver. Finalement, la corneille imagina un plan ingénieux. Elle se mit à faire tomber un à un des cailloux dans la cruche: à chaque caillou, le niveau de l'eau s'élevait un peu, tant et si bien qu'il finit pas atteindre le bord de la cruche. Et l'oiseau malin put assouvir sa soif.

Nécessité est mère de l'invention"

(traduction trouvée sur http://circo89-auxerre1.ac-dijon.fr/IMG/pdf/esope.pdf)

En 2009, Bird et Hemery firent l'expérience avec 4 Corbeaux freux :

 

Freux_vol-PaM14avr2011recadré.jpg

A la différence de la corneille, le corbeau freux a de la peau nue à la base du bec, ce qui la fait apparaitre blanche

on leur présenta un cylindre dans lequel un ver flottait sur une rondelle de liège, hors de portée des corbeaux... Les freux réagirent comme la corneille 2000 ans plus tôt et firent monter le niveau de l'eau avec des pierres....

 

Freux corbeautière-PaM14avr2011red.jpg

Autre différence avec la Corneille, le Corbeau freux niche en colonie appelée « corbeautière »

 

-Conrad Gessner

Le médecin et naturaliste suisse (1516-1565) publia de 1551 à 1558 les 4 tomes de" Historia animalium". En plus des descriptions, il y donne les utilisations culinaires et pharmacologiques des diverses espèces.  

 

Choucas-soemmerringii_red.jpg

Le Choucas est un petit corbeau très attachant ( les ornithos auront reconnu la sous-espèce d’Europe de l’Est…)

A propos des choucas, il écrit que, si on en mange, cela provoque des démangeaisons, ce qui peut s'expliquer par le comportement des couples de choucas qui s'épouillent mutuellement le cou, ce qui était compris à l'époque comme s'ils souffraient de démangeaisons. Ce « grooming » réciproque existe aussi en dehors de la reproduction  et permet d’atteindre des zones hors de portée de leur propre bec. Avec d’autres comportements, cela participe à  renforcer les liens du couple et à maintenir la monogamie.

les proverbes

Sur une collection de 7000 proverbes, 148 mettaient en scène des oiseaux dont 17 des corvidés." Un choucas se pose souvent à côté d'autres choucas", ce qui correspond à peu près à "Qui se ressemble s'assemble". C'est sans doute fondé sur l'observation de l'attachement permanent des couples et de leurs comportements si souvent parallèles ou réciproques lors de l'épouillage. Cette imitation du congénère se retrouve aussi chez l’Homme et a été expliqué par la découverte des neurones-miroir.

- Wilhelm Busch (1832-1908)

Ce dessinateur écrit entre autres "Hans Huckebein, le corbeau malchanceux" qui commence par : 

"Ici on voit Fritz, l'enfant espiègle,/ Près de Huckebein, le jeune corbeau. /Et ce Fritz, comme tous les enfants, /Aimerait bien avoir un corbeau. /Déjà il s'éloigne sur la branche, /L'oiseau qui s'en méfie beaucoup."  De nombreux jeunes gens ont grimpé aux arbustes et élevé de jeunes corvidés, avant que des lois strictes soient instituées. La connaissance se développa principalement sur la phase d’imprégnation pendant le séjour au nid, c’est à dire un processus d’apprentissage précoce et rapide au résultat irréversible. S’il s’agit d’un jeune élevé à la main, cela donnera une imprégnation par l’Homme. Busch décrit de manière abrupte dans son histoire quelle suite cela peut avoir :

Entre ces deux scènes, Hans Huckerbein a embêté la tante par ses amusements et plaisanteries, mais bientôt aussi en mettant le désordre et en l’énervant.

Corneille_jeu-rognée1red.jpg

Que fait cette corneille accrochée la tête en bas avant de se lâcher dans le vide et de recommencer ? Elle joue, tout simplement…

 

Ce faisant, Busch a décrit et exagéré la curiosité et la facétie, deux des caractéristiques des corvidés. Et ce sont précisément ces qualités qui mèneront le sympathique Hans Hukebein à son destin.

- Alfred Hitchcock

Alfred Hitchcock a su utiliser de main de maître la peur ancestrale que suscite ces oiseaux noirs à la voix rauque et aimant s’assembler en troupe.

Corneilles_groupe_red-floutée.jpg

 Les corneilles peuvent effectivement former des groupes plus ou moins importants, mais tout le monde n’en a pas peur…

Au début, dans "Les Oiseaux", le maitre s'en tient à des faits scientifiques : les corneilles et les corbeaux forment des troupes d'individus non nicheurs qui parcourent ensemble les cultures. Quand il les fait s'attaquer à l'homme, il profite sans compter de la liberté créative de l'artiste.

 

- Wolf-Rüdiger Marunde

Dans les quotidiens et les colonnes du courrier des lecteurs du 20ème siècle, les corbeaux sont toujours sournois, gloutons et méchants. Dans les dessins animés et bandes dessinées pour enfants, les corbeaux jouent le rôle de farceurs et de finauds : Abraxas , le compagnon de "La petite sorcière"; (Otfiel Preussler); "Quand les corbeaux étaient colorés" ( Edith Schreiber-Wicke) , "le Corbeau de neige" (B.Hächler)... pour n'en citer que quelques-uns. Le dessinateur et cartoonist W-R. Marunde est un représentant de la BD particulièrement marquant. Dans sa série "Marunde Landleben", il utilise des expériences et observations faites dans sa région natale. Deux corneilles observent et commentent une affiche de cinéma :

Lui : " C'est une parade nuptiale. Comme marque de sympathie, le mâle donne à son élue des vers et des larves mâchouillés. Ils appellent ça des baisers."

Elle :"Beurk !"

Les scientifiques sont tentés d'expliquer rationnellement tous les phénomènes, ce qui est facile dans l'exemple précédent. L’offrande de nourriture est comprise comme une représentation de la nourriture de la future couvée, ce qui amène à des becquées ritualisées, sans apport de nourriture. L’offrande affermit les liens du couple chez beaucoup d'espèces d'oiseaux et procure de la nourriture supplémentaire pour la période très énergivore de la ponte. Chez les humains, de nourriture, le baiser devient l'expression d'une tendresse, elle aussi sans échange de nourriture, comme sur l'affiche de cinéma.

Konrad Lorenz a raconté avec ses expériences sur des choucas élevés à la main et imprégnés à quel point la frontière entre humains et oiseaux n'était pas infranchissable : " Ce  Choucas mâle devenait lassant à vouloir de toute force me nourrir de la friandise à son goût la plus délicieuse. Il avait ainsi compris de manière remarquable que la bouche humaine était un orifice; je le rendais très heureux quand j’ouvrais les lèvres en poussant des cris de quémandage. C'était déjà beaucoup de dévouement de ma part, car, moi non plus, je n'aime pas beaucoup le ver de farine dilacéré et mélangé à la salive de choucas. Si je n'allais pas ainsi à la rencontre de l'oiseau, je pouvais faire attention à mes oreilles, sinon j'avais en un clin d'œil un conduit auditif rempli d'une bouillie chaude de vers de farine et jusqu'au tympan, puisque le choucas pousse profondément la nourriture avec sa langue dans le gosier des jeunes ou des femelles."

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 Ces jeunes oies suivaient Conrad Lorenz comme s’il était leur mère… pour elles, il était d’ailleurs leur mère : c’était le résultat de leur imprégnation précoce par les soins prodigués par le chercheur.

 

(…)

 

- Dans la presse de l'Aargau

Tirés des journaux cantonaux, 3 exemples:

- "Une corneille agressive blesse une femme à coup de bec jusqu'au sang.

Aarau : tout est allé très vite. En passant en vol, une corneille a blessé une femme à la tête.(Aargauer Zeitung 16 Mai 1997)

Le titre de ce premier exemple montre la Corneille, au moins correctement nommée, comme une brute sanguinaire. Dans l'article, on mentionne l'explication que la corneille voulait protéger sa famille. Cette explication n'a en rien servi à la corneille et à deux autres, immédiatement tuées. Nous supposons qu'un jeune était perché dans un buisson et que, le voyant en danger, la corneille, surmontant sa peur, a voulu le protéger. Un comportement qui mérite carrément notre respect.

 

- "60 Choucas tués par empoisonnement. Château de Hallwyl : la population décimée d'un tiers- l’opération se poursuit. (Mittelland Zeitung 30 Juin 2006)

A proximité du célèbre château au bord de l'eau, un paysan combattait les corneilles avec des grains de blé empoisonnés. Ils furent consommés aussi par des choucas de ce qui était à l'époque la plus grosse colonie de Suisse. Une centaine furent victimes de l'opération. Pour le nidificateur en colonie, son goût pour la vie en groupe le poussa vers le malheur. Même en dehors de la période de reproduction, les choucas préfèrent se déplacer en groupe. Autour des zones de nourrissage et des dortoirs, le Choucas aime se mêler aux autres corvidés. Le "cas Hallwyl" fut assez déprimant, car lors de l'assainissement de la maçonnerie terminé peu avant, le plus grand soin avait été pris des choucas, ce qui avait permis de maintenir l'effectif nicheur.

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Le Choucas apprécie les vieilles cheminées pour y faire son nid

 

Mais il ne faudrait pas se cantonner aux exemples négatifs :

- "Histoire vécue : un oiseau étonnant.

Fridolin vient se poser sur Nathalie : quand le choucas apprivoisé d'Aarau voit l'étudiante en sociologie, il ne demande qu'à être gratté dans la nuque" (Schweizer Familie n°20/ 2008)

Un choucas visiblement élevé par des soins humains a tissé des liens d'amitié avec une étudiante en sociologie et l'attend tous les dimanches à Aarau, se laisse gratter le plumage et se blottit affectueusement contre sa "partenaire". Cette histoire inspira pendant plusieurs semaines le monde des média. La trace de Fridolin le bien-aimé s'est ensuite perdue.

Pendant l'automne de la même année, on a apporté au centre suisse de protection des oiseaux un choucas apprivoisé, qui, à Gontenschwil (15km au SW d'Aarau),était entré dans une pièce et s'y était ensuite comporté comme s'il était chez lui. Dans la station de soins, l'oiseau s'est posé sur mon épaule avec un "tschock" d’encouragement (cri de quémandage de nourriture) et s'inclina en faisant vibrer sa queue. C'est par ce comportement que la femelle salue son partenaire. Le choucas s'était donc épris de moi en une fraction de seconde. L'oiseau avait visiblement été élevé par un homme grisonnant aux yeux bleus et "souffrait" d'une imprégnation fautive envers les humains de ce type. Des recherches parmi les collègues partageant ces caractéristiques se révélèrent cependant négatives. Je devais accepter cette sympathie comme complètement personnelle et j'ai nourri mon amoureuse selon la méthode Lorenz, mais en inversant les rôles. S'agissait de Fridolin ? Nous n'en aurons jamais la preuve.

Conclusion

Les conflits avec les corvidés sont le plus souvent la suite d'une incompréhension et jamais l'expression d'une sournoiserie, méchanceté ou voracité. Les corvidés prennent leur place dans les cultures humaines ou se rapprochent de nous, suite à leur arrivée dans les villes et villages observée ces dernières décennies. Là, ils nous montrent encore plus leurs traits comportementaux innés directement devant nos fenêtres et effraient les âmes sensibles par leurs simulacres, leur chasse aux petits oiseaux, leurs attaques des animaux domestiques et leur voix bien peu euphonique.

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C’est vrai que les corneilles et les chats ne font pas bon ménage, mais… la faute à qui ?

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 Dans les discussions sur les mesures à prendre contre les dérangements et les harcèlements, la peur, la haine et les préjugés sont de mauvais conseillers : ici on demande un raisonnement pragmatique et une technique objective, ce pourquoi les connaissances sur la biologie et l'éthologie des corvidés sont indispensables. Cet article vise à y contribuer.